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Un matin

Un matin, Gabriel m’appelle.

“Viens, on prend les vélos et on fait le tour du lac de Thoune.”

 

Les sandwichs sont emballés.

Les vélos embarqués.

La crème solaire étalée.

 

Les premiers kilomètres s’enchaînent.

La première montée me coupe le souffle tandis qu’il a la socquette légère.

Alors je lui lance :

— Armstrong, calme-toi ! Y a des gens clean ici !

 

Il éclate de rire.

Redescend à ma hauteur,

Et m’explique très sérieusement que le cyclisme est devenu un des sports les plus contrôlés.

 

Moi, j’acquiesce.

Mais je ne pense qu’à la brûlure dans mes cuisses.

 

Puis vient la descente, elle est libératrice.

Le vent s’engouffre dans mon casque.

Je vois le lac scintiller en contrebas, les montagnes mordre le ciel.

 

Bref.

Le temps est bon.

Le ciel est bleu.

Je fais du vélo avec mon amoureux.

 

On a tout juste 20 ans.

 

Un matin, ses parents m’appellent.

“Viens vite à l’hôpital. C’est grave.”

 

Mille pensées s’explosent dans mon crâne.

Mais une question reste en suspens

“Est-ce qu’il est…?”

 

À l’hôpital, le carrelage est blanc.

Les murs sont blancs.

Les blouses sont blanches.

 

Toute cette neige m’écœure.

Et elle n’a même pas l’avantage d’étouffer le bruit.

 

Je descends dans les dédales, jusqu’à sa chambre.

Dans un coin de la pièce, il est couché.

 

La mécanique qui le tient en vie est imposante, bruyante.

Une araignée de plastique et de tubes.

 

Je prends sa main froide.

Je regarde l’araignée gonfler sa poitrine.

Et je sens la mienne se creuser.

 

On a pourtant juste 20 ans.

 

 

Un matin, ma lucidité m’appelle.

« Viens. On va à l’hôpital psy.

Tu es en train de mourir. »

 

Ça fait cinq mois que je lorgne les rails en bas de chez moi.

Parce qu’il ne dort plus dans mes bras,

mais sous les étoiles de Porto.

 

Alors, je monte sur le bord de la fenêtre, en regardant le vélo suspendu au mur.

Le vent s’engouffre dans mes cheveux.

La mer de goudron en contrebas scintille,

Les abysses de l’enfer m’attirent.

 

Bref.

 

À l’hôpital, on me parle de dépression.

Les pilules s’alignent matin et soir.

Les larmes ne coulent plus.

Mais je me noie toujours à l’intérieur.

Et je m’accroche encore aux souvenirs de cet été-là.

 

On a seulement 20 ans.

 

 

Un matin, Agathe m’appelle.

« Viens, on part au Portugal en vélo. »

 

Alors on trace un itinéraire.

On pose des congés.

On achète du matériel hors de prix.

 

Les premiers kilomètres s’enchaînent.

Les cols brûlent nos jambes.

Le soleil bronze nos visages.

On exulte dans les descentes.

On pleure quand les kilomètres sont encore longs.

 

Et puis, un après-midi, le cimetière apparaît au loin.

La grille grince.

Les graviers crissent.

Les grives sifflent.

 

Sa tombe déborde de fleurs.

Et moi… de larmes.

« Enfin. C’est là. »

Toutes nos histoires repassent dans ma tête.

 

Puis, doucement… quelque chose se calme.

Pour la première fois,

je comprends qu’il ne reviendra pas.

 

 

Alors je ressors du cimetière.

Le vent gonfle ma robe noire.

 

On croyait que notre bonheur serait immense.

Alors qu’en réalité…

il tenait

dans un sandwich,

un fou rire,

un tour à vélo.

 

C’était il y a 5 ans. On avait tout juste 20 ans.